Par Bilal Ndiaye
Alors que le conflit déclenché fin février entre l’Iran et la coalition menée par
Washington et Tel-Aviv s’enlise dans le Golfe Persique, l’onde de choc économique
atteint les côtes africaines avec une violence inattendue. Entre flambée des prix de
l’énergie, menaces sur la sécurité alimentaire et désorganisation des routes maritimes,
le continent se retrouve une nouvelle fois victime collatérale d’une géopolitique
mondiale qu’il ne maîtrise pas. Mais derrière l’urgence de la crise, des voix s’élèvent
pour transformer ce choc en un accélérateur de souveraineté.
L’asphyxie énergétique : le baril à 120 dollars
Le détroit d’Ormuz, par lequel transite habituellement un cinquième de la
consommation mondiale de pétrole, est devenu le théâtre d’un blocus de facto.
Résultat : le baril de Brent frôle désormais les 120 dollars. Pour les économies
africaines, la facture est salée. En Algérie, en Tunisie ou au Maroc, les prix à la pompe
ont bondi de 25 % en six semaines, malgré les subventions étatiques qui pèsent
lourdement sur les budgets.
La Banque africaine de développement (BAD) tire la sonnette d’alarme : 29 monnaies
du continent se sont déjà dépréciées face au dollar, renchérissant mécaniquement le
service de la dette et le coût des importations. Pour les pays importateurs de pétrole,
le choc est frontal. Même pour les exportateurs comme le Nigeria, l’incapacité à
raffiner localement transforme la hausse du brut en un fardeau inflationniste pour les
populations.
La « bombe silencieuse » des engrais
Si le pétrole fait les gros titres, une menace plus insidieuse pèse sur les campagnes
africaines. L’Iran est un producteur majeur d’urée et d’ammoniac, composants
essentiels des engrais. Depuis le début des hostilités, le prix de la tonne d’urée est
passé de 100 à 570 dollars.
« C’est une catastrophe pour nos agriculteurs au Sahel », explique un expert de la
FAO. « Le conflit tombe en pleine période de semis. Si les engrais deviennent
inaccessibles, les rendements chuteront de 30 à 40 %, plongeant des millions de
personnes dans l’insécurité alimentaire d’ici la fin de l’année. »
Cette dépendance aux intrants venus du Moyen-Orient révèle la fragilité d’un modèle
agricole africain qui n’a pas encore achevé sa mue vers une production locale
d’engrais, malgré les vastes réserves de phosphates du continent.
Logistique : le grand détour par le Cap
Le blocage du détroit d’Ormuz et l’insécurité persistante en mer Rouge forcent les
navires de commerce à contourner l’Afrique par le Cap de Bonne-Espérance. Si
certains ports d’Afrique australe, comme Durban ou Port-Elizabeth, voient leur activité
augmenter, ce gain est loin de compenser les pertes globales. Le rallongement des
trajets de 10 à 15 jours fait exploser les coûts d’assurance et de transport, impactant
directement le prix des produits de consommation courante importés d’Asie.
Perspectives : de la résilience à la souveraineté
Face à ce « double choc » énergétique et alimentaire, l’Afrique cherche la parade. Les
perspectives d’avenir s’articulent autour de trois axes majeurs :
1. L’accélération de la transition énergétique : Paradoxalement, la guerre en Iran
pourrait accélérer les investissements dans les renouvelables. Les fonds
souverains du Golfe, cherchant à diversifier leurs actifs face à l’instabilité
régionale, injectent massivement des capitaux dans les projets solaires et éoliens
en Afrique du Nord et de l’Est.
2. La souveraineté agricole : La crise des engrais pousse les États à réactiver des
projets d’usines régionales d’engrais, utilisant le gaz naturel local et les
phosphates (Maroc, Sénégal, Togo) pour réduire la dépendance extérieure.
3. Le levier de la ZLECAf : La Zone de Libre-Échange Continentale Africaine est plus
que jamais perçue comme l’outil de résilience ultime. Renforcer le commerce
intra-africain permettrait de limiter l’exposition aux chocs extérieurs.
Conclusion
La guerre en Iran est un rappel brutal : l’Afrique ne peut plus se permettre d’être le
spectateur passif des crises mondiales. Si le court terme s’annonce difficile, marqué
par une inflation persistante et des tensions budgétaires, le futur du continent
dépendra de sa capacité à transformer cette crise en opportunité structurelle. Comme
le souligne un diplomate à l’Union Africaine : « Le temps où nous importions notre
énergie et notre pain de régions en feu doit prendre fin. »
