Décoloniser la conservation par Cheikh Al Khalipha

Généalogie critique des aires protégées africaines et refondation des souverainetés territoriales

 

Résumé

Cet article propose une lecture critique et historicisée des aires protégées africaines. Loin de les envisager comme de simples instruments techniques de préservation de la biodiversité, il les analyse comme des dispositifs institutionnels dont la configuration porte l’empreinte des rationalités coloniales. À travers une approche généalogique des formes de territorialisation, de gouvernance et de production normative, il interroge la persistance d’asymétries structurelles dans les régimes contemporains de conservation. L’objectif n’est pas de récuser l’impératif écologique, mais d’en repenser les fondements afin d’ouvrir la voie à une conservation articulée à la justice sociale, à la reconnaissance des savoirs locaux et à la souveraineté environnementale.

1. Problématiser l’évidence conservatoire

La notion d’« aire protégée » s’est progressivement imposée comme un horizon indiscuté des politiques environnementales. Présentée comme une réponse rationnelle et nécessaire à l’érosion de la biodiversité, elle tend à s’auto-légitimer par l’urgence écologique qu’elle invoque. Pourtant, une analyse attentive de son histoire révèle qu’en Afrique, ces espaces ne relèvent pas uniquement d’une rationalité écologique : ils s’inscrivent dans une trajectoire politique marquée par la colonisation et par la transformation autoritaire des régimes fonciers et territoriaux.

La thèse selon laquelle les aires protégées africaines prolongent certaines logiques coloniales invite ainsi à déplacer le regard : de la finalité déclarée – protéger la nature – vers les structures de pouvoir qu’elles instituent – délimiter, réglementer, exclure et administrer.

2. Généalogie des formes territoriales

L’administration coloniale a profondément reconfiguré les rapports au territoire par la cartographie, la codification foncière et la centralisation juridique. Des espaces jusque-là régulés par des normes coutumières ont été transformés en domaines administrés. La création de réserves et de parcs s’inscrivait dans cette logique : isoler des zones jugées stratégiques, les soustraire aux usages locaux et en transférer la gestion à une autorité centrale.

La conservation moderne a largement hérité de cette grammaire spatiale. La délimitation unilatérale des frontières, la hiérarchisation des usages légitimes et la marginalisation de pratiques ancestrales traduisent la persistance d’un modèle où la nature est pensée comme séparée des sociétés humaines. Or, dans de nombreuses cosmologies africaines, l’environnement relève d’un continuum relationnel où l’humain, le spirituel et le biologique ne sont pas dissociés.

3. Gouvernementalité environnementale et asymétries contemporaines

Après les indépendances, les logiques coloniales ne disparaissent pas entièrement ; elles se recomposent. Les standards internationaux de conservation, les financements extérieurs et les conditionnalités techniques contribuent à produire de nouvelles formes de dépendance normative. La souveraineté formelle des États coexiste ainsi avec une hétéronomie opérationnelle.

Les communautés riveraines demeurent souvent cantonnées à un rôle consultatif, alors même qu’elles supportent les coûts sociaux de la protection : restrictions d’accès aux ressources, déplacements ou conflits d’usage. La conservation fonctionne dès lors comme une technologie de pouvoir, organisant l’espace et redéfinissant les hiérarchies sociales.

4. Vers une conservation décolonisée

Reconnaître l’empreinte coloniale des aires protégées ne signifie pas nier la nécessité de préserver les écosystèmes africains, aujourd’hui soumis à de fortes pressions. Il s’agit plutôt d’en repenser la forme institutionnelle. Décoloniser la conservation implique la reconnaissance juridique des droits coutumiers, l’intégration effective des communautés dans la gouvernance décisionnelle, la redistribution équitable des bénéfices économiques et la valorisation des savoirs endogènes.

L’enjeu est de transformer un héritage contraint en projet souverain. Protéger sans exclure, préserver sans déposséder, gouverner sans reproduire des asymétries héritées : telle est la condition d’une conservation véritablement enracinée dans l’histoire et orientée vers l’avenir.

Conclusion

Les aires protégées africaines ne sont pas des dispositifs neutres ; elles sont le produit d’une histoire longue où se croisent impératif écologique et rapports de pouvoir. Les analyser comme un héritage colonial ouvre un champ de réflexion nécessaire sur la manière dont les sociétés africaines peuvent aujourd’hui réarticuler protection de la biodiversité, justice sociale et souveraineté territoriale.

 

 

Cheikh Al Khalipha