Il y a des décisions techniques qui, en apparence, ne concernent que les ingénieurs, les banques et les régulateurs. Pourtant, certaines d’entre elles révèlent des choix politiques profonds, presque civilisationnels. La suspension récente des paiements en ligne par carte bancaire dans l’UEMOA appartient à cette catégorie. Elle n’est pas un simple incident de parcours, ni une panne passagère. Elle est le symptôme d’une transformation beaucoup plus vaste, qui engage la souveraineté économique de toute une région.
Depuis des années, l’Afrique de l’Ouest avance dans l’économie numérique avec une énergie remarquable, mais aussi avec une dépendance structurelle envers des infrastructures qui ne lui appartiennent pas. Les réseaux internationaux de paiement, omniprésents et incontournables, ont longtemps été les gardiens invisibles de chaque transaction électronique. Le GIM‑UEMOA, souvent perçu comme un acteur technique discret, a décidé de changer cette réalité en imposant que toutes les transactions locales passent désormais par une plateforme régionale, GIM‑Switch. Ce choix, loin d’être anodin, marque une volonté claire : reprendre le contrôle.
Il faut le dire sans détour : cette décision est courageuse. Elle est aussi risquée. Elle a provoqué des perturbations immédiates, parfois lourdes, pour les consommateurs comme pour les entreprises. Les compagnies aériennes ont vu leurs systèmes de paiement se bloquer. Les sites de commerce en ligne ont dû improviser des solutions alternatives. Les utilisateurs, eux, se sont retrouvés face à une incompréhension légitime. Comment une région qui ambitionne de devenir un hub numérique peut‑elle se retrouver soudain incapable d’accepter une simple carte bancaire en ligne ?
La réponse est plus complexe qu’il n’y paraît. L’UEMOA a choisi de privilégier le long terme au détriment du confort immédiat. Elle a décidé de construire une architecture financière qui lui ressemble, qui la protège et qui lui donne les moyens de son autonomie. Ce choix implique forcément des frictions avec les géants internationaux du paiement, qui doivent désormais adapter leurs systèmes à une infrastructure qu’ils ne contrôlent plus entièrement. Il implique aussi une transition technique délicate, qui demande du temps, de la coordination et une communication que les institutions n’ont pas toujours su mener avec clarté.
Mais au‑delà des difficultés, une question essentielle se pose : une région peut‑elle prétendre à la souveraineté économique si elle ne maîtrise pas ses propres flux financiers numériques ? La réponse est évidente. Tant que les transactions locales dépendront d’infrastructures étrangères, l’Afrique de l’Ouest restera vulnérable, exposée aux décisions, aux coûts et aux priorités d’acteurs qui ne partagent pas nécessairement ses intérêts.
La crise actuelle doit donc être lue comme un passage obligé. Elle révèle les limites d’un modèle ancien et les ambitions d’un modèle nouveau. Elle met en lumière les tensions entre innovation locale et standards internationaux. Elle rappelle surtout que la souveraineté n’est jamais gratuite : elle se conquiert, parfois au prix de perturbations temporaires, mais toujours avec la conviction que l’avenir mérite cet effort.
L’UEMOA est aujourd’hui à un tournant. Si elle parvient à mener cette transition à son terme, elle disposera d’un système de paiement plus robuste, plus intégré et plus aligné sur ses priorités. Si elle échoue, elle renforcera l’idée que la région ne peut pas s’affranchir des dépendances qui la freinent depuis trop longtemps. Le choix est clair, et il est historique.
Ce moment de vérité doit être assumé. Il doit être expliqué. Et surtout, il doit être accompagné d’une vision forte, capable de convaincre les citoyens que les désagréments d’aujourd’hui sont le prix d’une liberté numérique demain. L’Afrique de l’Ouest mérite un système de paiement à la hauteur de ses ambitions. Elle a commencé à le construire. À elle maintenant de tenir le cap.