Crise multidimensionnelle en Iran : entre escalade militaire et révolte sociale

Par Bilal Ndiaye

Alors que l’Iran faisait preuve d’une “ouverture sans précédent” lors de négociations diplomatiques à Genève, des frappes conjointes israélo-américaines ont détruit tout espoir de paix, plongeant le pays dans une double crise : une escalade militaire régionale et une contestation intérieure d’une ampleur rarement vue depuis la révolte “Femme, Vie, Liberté” de 2022.

Une escalade militaire soudaine en pleine négociation

Dans la nuit du 28 février au 1er mars 2026, des frappes conjointes menées par Israël et les États-Unis ont visé des sites militaires en Iran, ainsi que des responsables du régime iranien . L’opération, annoncée par Donald Trump comme des “opérations de combat majeures”, a provoqué des explosions dans plusieurs villes, dont Téhéran, Qom et Ispahan .

Le timing de cette attaque interpelle les observateurs. Quelques jours plus tôt, des négociateurs américains et iraniens s’étaient rencontrés à Genève dans ce que les médiateurs ont décrit comme les “pourparlers les plus sérieux et constructifs depuis des années” . Le ministre des Affaires étrangères d’Oman, Badr Albusaidi, avait même évoqué publiquement une “ouverture sans précédent”, signalant que les deux parties exploraient des formulations créatives plutôt que de répéter des positions figées .

Selon Bamo Nouri, chercheur à l’Université de Londres, “un accord de principes aurait pu être conclu en quelques jours, avec des mécanismes de vérification détaillés dans les mois suivants” . Les propositions iraniennes incluaient un accès potentiel aux secteurs énergétiques et une coopération économique, des gestes calibrés pour permettre à Donald Trump de présenter tout accord comme plus robuste que celui de 2015 dont il avait retiré les États-Unis en mai 2018 .

La riposte iranienne et l’inquiétude internationale

Face à ces frappes, la réponse de Téhéran ne s’est pas fait attendre. Ali Larijani, secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale iranien, a promis de faire regretter leurs actions à Washington et Tel Aviv. “Nous ferons regretter leurs actions aux criminels sionistes et aux Américains sans vergogne. Les soldats courageux et la grande nation iranienne donneront une leçon inoubliable aux oppresseurs internationaux infernaux”, a-t-il écrit sur X .

L’Iran a lancé des frappes de représailles par missiles et drones visant des bases militaires américaines et des territoires alliés dans la région, touchant des sites en Irak, à Bahreïn, aux Émirats arabes unis (notamment Abou Dabi), au Koweït et au Qatar . Des explosions ont été signalées à Bahreïn et aux Émirats, avec au moins un mort confirmé à Abou Dabi .

Le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, a condamné cette escalade militaire qui, selon lui, “sa-pe la paix et la sécurité internationales”. Il a rappelé que tous les États membres doivent “respecter leurs obligations en vertu du droit international, y compris la Charte des Nations Unies”, laquelle interdit “la menace ou l’emploi de la force contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique de tout État” .

Volker Türk, Haut-Commissaire aux droits de l’homme, a averti que les bombes et les missiles ne constituent pas un moyen de résoudre les différends mais “ne font qu’entraîner la mort, la destruction et la misère humaine”. Il a appelé toutes les parties à revenir à la table des négociations afin d’éviter un conflit plus large qui entraînerait une “destruction à une échelle potentiellement inimaginable, non seulement en Iran mais dans l’ensemble de la région du Moyen-Orient” .

Une contestation intérieure qui couvait depuis des semaines

Cette escalade militaire survient dans un contexte de tensions sociales déjà extrêmement vives en Iran. Depuis le 28 décembre 2025, le pays est secoué par des manifestations d’une ampleur considérable, déclenchées par une dévaluation rapide de la monnaie nationale, le rial, qui a franchi le seuil de 1.350.000 face au dollar américain .

Ce mouvement a débuté par la fermeture de magasins et des grèves au Grand Bazar de Téhéran, avant de se propager rapidement à l’ensemble du pays, évoluant vers des manifestations de rue exigeant la chute du système de la République islamique et réclamant des droits humains, de la dignité et de la liberté .

Le guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, a tenté une approche duale. Dans sa première réaction publique le 3 janvier 2026, il a reconnu la légitimité des préoccupations des commerçants : “Quand un commerçant du bazar regarde la situation monétaire du pays, la baisse de la valeur de la monnaie nationale et l’instabilité des prix des devises, qui rendent l’environnement des affaires instable, il dit ‘je ne peux pas faire des affaires’. Il dit la vérité” . Il a également affirmé que les responsables gouvernementaux “cherchent à remédier au problème” .

Mais le guide a immédiatement ajouté que les émeutiers doivent “être remis à leur place”, dénonçant “la main de l’ennemi” derrière les fluctuations monétaires et les manifestations . “Nous parlerons avec les manifestants, mais discuter avec les émeutiers ne sert à rien. Il faut les remettre à leur place”, a-t-il déclaré .

Une répression meurtrière documentée par les ONG

Malgré cette reconnaissance partielle des griefs économiques, la réponse des autorités a été d’une violence extrême. Selon un rapport conjoint d’Amnesty International et Human Rights Watch publié le 9 janvier 2026, la répression a entraîné la mort d’au moins 28 manifestants et passants, y compris des enfants, dans 13 villes de huit provinces iraniennes entre le 31 décembre 2025 et le 3 janvier 2026 .

Les organisations de défense des droits humains ont documenté l’utilisation illégale de fusils, de fusils de chasse chargés de balles en métal, de canons à eau, de gaz lacrymogènes et de passages à tabac par les forces de sécurité, y compris le Corps des Gardiens de la Révolution islamique (IRGC) et la police iranienne .

Les provinces de Lorestan et d’Ilam, où vivent les minorités ethniques kurde et lorie, ont été le théâtre de la répression la plus meurtrière, avec au moins huit morts dans le Lorestan et cinq dans Ilam . Une manifestante à Azna, dans la province de Lorestan, a témoigné qu’au soir du 1er janvier 2026, les forces de sécurité avaient ouvert le feu sur des manifestants pacifiques près du bureau du gouverneur du comté .

Hengaw, une organisation kurde de défense des droits humains, a fait état de 133 personnes arrêtées, soit une augmentation de 77 par rapport à la veille .

Un effondrement économique et stratégique

Cette explosion de colère sociale s’ancre dans une dégradation économique profonde. L’économie iranienne, déjà asphyxiée par les sanctions, est en récession, et le gouvernement peine à fournir eau et électricité dans certaines régions .

À cette crise interne s’ajoute une série de revers stratégiques majeurs sur la scène régionale. Depuis le début de la guerre à Gaza en 2023, Israël a frappé le Hezbollah, le partenaire régional le plus puissant de l’Iran. Bachar al-Assad, allié proche de Téhéran, a été renversé en Syrie. Les frappes israéliennes et américaines contre l’Iran ont porté un coup dur au programme nucléaire coûteux et tué de hauts responsables militaires, révélant une pénétration importante au sommet de l’État iranien .

Selon l’analyse de Bamo Nouri, “l’Iran n’est pas l’Irak ou la Libye”. Contrairement à ces pays, “l’Iran n’est pas une dictature dynastique mais un État idéologiquement enraciné avec des institutions stratifiées, une légitimité doctrinale et un appareil de sécurité profondément implanté, y compris le Corps des Gardiens de la Révolution islamique” .

Quel avenir pour la région ?

Alors que le Conseil de sécurité de l’ONU devait se réunir d’urgence à la demande du président français Emmanuel Macron , la question centrale reste celle de la crédibilité diplomatique. “Abandonner les négociations en cours de route signale que la diplomatie peut être supplantée par la force même lorsque des progrès sont visibles”, souligne Bamo Nouri .

Le risque d’une guerre régionale généralisée est désormais plus élevé qu’il y a une semaine. Une erreur de calcul pourrait entraîner de multiples États dans le conflit, enflammer les lignes de fracture sectaires et perturber les marchés mondiaux de l’énergie .

Le Dr Tedros Adhanom Ghebreyesus, directeur général de l’OMS, a résumé l’inquiétude internationale : “Mes pensées vont aux civils pris au piège des combats. Indépendamment des frontières, chacun mérite de vivre sans la menace de la violence autour de lui”