Éthiopie : entre embrasement sécuritaire au nord et transformations économiques, le pays retient son souffle

Par Bilal Ndiaye

Alors que le gouvernement éthiopien affichait ces dernières semaines une volonté d’ouverture économique et diplomatique, la résurgence de combats dans le nord du pays et les tensions exacerbées avec l’Érythrée rappellent la fragilité d’une paix chèrement acquise. Entre espoirs de modernisation et risque d’une nouvelle guerre, Addis-Abeba marche sur un fil.

C’est un pays aux visages contradictoires que l’Éthiopie offre à l’aube de cette année 2026. D’un côté, une capitale en pleine transformation, des réformes économiques saluées par les institutions internationales et une croissance qui tutoie les 10%. De l’autre, le bruit des armes qui résonne à nouveau dans le Tigré, des milliers de déplacés et le spectre d’une guerre régionale qui n’en finit pas de resurgir.

Tigré : les fissures de l’accord de Pretoria

Fin janvier 2026, l’inquiétude est devenue réalité. Des affrontements directs ont opposé les Forces de défense nationale éthiopiennes aux forces tigréennes dans la zone de Tselemti, à l’ouest du Tigré, une région revendiquée par l’Amhara voisine . L’utilisation de drones et d’artillerie lourde par les deux camps a provoqué un « carnage », selon les mots de Getachew Reda, ex-président par intérim du Tigré aujourd’hui rallié au gouvernement fédéral, évoquant un millier de victimes .

Conséquence immédiate et hautement symbolique : Ethiopian Airlines, la compagnie publique, a suspendu ses vols vers le Tigré pour « raisons opérationnelles », une première depuis la fin de la guerre de 2020-2022 qui avait fait au moins 600 000 morts selon l’Union africaine . Une décision qui ravive chez les Tigréens le souvenir de l’enclavement total imposé pendant le conflit.

Le Haut-Commissaire de l’ONU aux droits de l’homme, Volker Türk, a lancé un appel urgent à la désescalade, dénonçant une situation « très instable » où les civils sont « une fois de plus pris au piège » . Human Rights Watch confirme que les tensions entre factions rivales tigréennes et les combats le long de la frontière avec l’Afar ont provoqué de nouveaux déplacements de population .

La poudrière érythréenne

Mais c’est peut-être du côté de la frontière nord que le danger est le plus grand. Les relations entre l’Éthiopie et l’Érythrée, déjà exécrables depuis la guerre frontalière de 1998-2000, se sont dramatiquement tendues. Addis-Abeba a officiellement sommé Asmara de « retirer immédiatement ses troupes » de son territoire, l’accusant de « manœuvres récentes avec des groupes rebelles éthiopiens » .

Pour la première fois, le Premier ministre Abiy Ahmed a reconnu devant le Parlement que l’armée érythréenne avait commis des « massacres » et des atrocités « systématiques » pendant la guerre du Tigré . Une déclaration tardive qui vise peut-être à justifier un changement d’alliance. Car le jeu des puissances s’est inversé : l’Érythrée, qui combattait aux côtés du gouvernement fédéral contre les séparatistes tigréens, est aujourd’hui accusée de soutenir… le Front de libération du peuple du Tigré (FPLT), fournissant munitions et logistique à ses anciens ennemis .

L’enjeu dépasse les seules rancœurs historiques. L’Éthiopie, pays enclavé de près de 130 millions d’habitants dont 90% du commerce maritime transite par Djibouti, lorgne sur le port érythréen d’Assab. Une obsession pour Abiy Ahmed, qui rêve d’un accès direct à la mer Rouge, au risque d’enflammer toute la région .

La diplomatie turque au cœur du jeu

C’est dans ce contexte explosif que Recep Tayyip Erdogan a été reçu en grande pompe à Addis-Abeba le 17 février, pour la première visite d’un président turc depuis onze ans . Cavalerie, fanfare, réception au palais impérial rénové : l’accueil fut fastueux, à la hauteur des enjeux.

Deux accords économiques majeurs ont été signés, notamment dans le secteur hydroélectrique où la Turquie met en avant son expertise. Avec près de 2,5 milliards de dollars d’investissements en 2025, Ankara est désormais le deuxième partenaire économique de l’Éthiopie derrière la Chine .

Mais l’aspect sécuritaire n’était évidemment pas absent des discussions. « Il est évident que le gouvernement éthiopien essaie d’obtenir des armes de la Turquie », analyse Esayas Bamlack Bishaw, chercheur spécialiste des relations bilatérales . On se souvient qu’Ankara avait fourni des drones à Addis-Abeba en pleine guerre du Tigré en 2021. Dans un contexte où les fronts se multiplient (Tigré, Oromia, Amhara), ce renforcement capacitaire est crucial.

Paradoxalement, Erdogan a également critiqué la reconnaissance du Somaliland par Israël, une région séparatiste de la Somalie avec laquelle l’Éthiopie entretient pourtant des liens étroits . Une illustration des équilibres complexes que doit négocier Addis-Abeba.

Une économie à deux vitesses

Pourtant, le gouvernement éthiopien veut croire en sa bonne étoile économique. Les réformes engagées depuis 2024 portent leurs fruits : libéralisation progressive du birr, ouverture partielle du secteur bancaire, dérégulation des télécommunications. Les recettes d’exportation de café ont bondi de 80% en 2025 (2,6 milliards de dollars) et l’or représente désormais 40% des revenus d’exportation .

La croissance officielle approche les 10%, une performance remarquable pour un pays qui sort à peine d’une guerre civile dévastatrice ayant coûté plus de 28 milliards de dollars à l’économie nationale . Même le tourisme redécolle, avec une hausse de 15% des arrivées internationales en 2025, portée par la réouverture des liaisons aériennes et le lancement de la plateforme « Visit Ethiopia » .

« Dans les rues d’Addis-Abeba, ce vent frais du renouveau fouette le visage du visiteur », témoigne un journaliste de Financial Afrik. Nouveaux quartiers d’affaires, infrastructures ferroviaires modernisées, hubs logistiques : la capitale se veut la vitrine d’un État en pleine métamorphose .

Mais les ombres au tableau sont nombreuses. L’inflation reste élevée, la dette extérieure dépasse 30 milliards de dollars et les coupes dans les subventions imposées par le FMI provoquent des tensions sociales . Surtout, la croissance profite inégalement : les écarts entre zones urbaines dynamiques et régions rurales fragiles demeurent considérables .

Démocratie en berne

Le contraste est saisissant entre le libéralisme économique affiché et le durcissement politique. Human Rights Watch dresse un tableau alarmant de l’espace civique : journalistes arrêtés, médias suspendus, organisations de droits humains harcelées .

En 2025, au moins six journalistes ont été arbitrairement détenus. Les locaux d’Addis Standard ont été perquisitionnés, le rédacteur en chef d’Ethiopia Insider arrêté pour « diffusion de fausses informations ». La loi sur les discours de haine et la désinformation de 2020 est utilisée pour museler les critiques .

Les professionnels de santé qui réclamaient de meilleures conditions de travail ont été durement réprimés, leur association suspendue, leurs leaders arrêtés . Quant aux expulsions forcées dans le cadre des grands projets de rénovation urbaine, elles se multiplient sans compensation adéquate pour les habitants déplacés .

3,3 millions de déplacés : l’urgence humanitaire

Derrière les chiffres de la croissance se cache une réalité plus sombre. L’ONU estime à 3,3 millions le nombre de déplacés internes en Éthiopie . L’Organisation internationale pour les migrations a lancé un plan de réponse d’urgence de 72 millions de dollars pour 2026, ciblant 1,4 million de personnes .

Dans le Tigré et l’Amhara, des centaines de milliers de déplacés vivent dans des conditions précaires, dans des camps formels ou informels, avec un accès limité à la nourriture. En juin 2025, des déplacés tigréens ont manifesté pendant trois jours devant les bureaux du gouvernement régional pour réclamer un retour volontaire et sécurisé .

Le processus de justice transitionnelle, censé panser les plaies de la guerre, est au point mort. L’impunité reste la règle, comme le montre l’absence de suites données à l’assassinat de trois employés de Médecins Sans Frontières en 2021, malgré un rapport interne accablant .

Vers l’inéluctable ?

Alors, l’Éthiopie est-elle au bord d’un nouveau conflit ? Getachew Reda, pourtant proche du pouvoir, prévient : « Essayer de sortir de chaque impasse par la force des armes n’est pas dans l’intérêt du peuple. Le Tigré ne peut se permettre une guerre totale » .

Mais les signaux sont alarmants. Le retrait des troupes érythréennes exigé par Addis-Abeba n’a pas été suivi d’effet. Les forces spéciales du Tigré se réorganisent. Les milices amhara Fano continuent leurs exactions. Et le gouvernement fédéral, fort de ses drones turcs, pourrait être tenté par une solution militaire.

Dans les campagnes du nord, des agriculteurs ne savent pas s’ils pourront effectuer leurs récoltes cette année, ou si les armes les en empêcheront à nouveau . C’est toute l’ambiguïté de l’Éthiopie contemporaine : un pays qui court si vite vers la modernisation qu’il en oublie de panser les plaies encore ouvertes de son histoire récente. Et les plaies, quand on les ignore, finissent toujours par se rouvrir.