Économie Maritime : La Bataille pour la Suprématie Portuaire en Afrique de l’Ouest

Par Bilal Ndiaye

L’Afrique de l’Ouest connaît une transformation sans précédent de son paysage
maritime. Autrefois simples points de passage pour les matières premières, les ports
de la région se sont métamorphosés en véritables hubs logistiques mondiaux. Entre
investissements colossaux, automatisation poussée et concurrence féroce pour le
contrôle du transbordement, la côte ouest-africaine est devenue le théâtre d’une
course à la performance où chaque mètre de tirant d’eau et chaque heure de
manutention comptent.
Le Duel des Géants : Lomé maintient son avance, Abidjan accélère
Le Port Autonome de Lomé (PAL) confirme sa position de leader régional en termes de
volume de conteneurs. En 2024, le port togolais a franchi la barre symbolique des 2
millions d’EVP (Équivalent Vingt Pieds), enregistrant une croissance de 5,19 % par
rapport à l’année précédente. Fort de son tirant d’eau naturel de 16,6 mètres, le plus
profond de la sous-région, Lomé reste le hub privilégié de l’armateur MSC, consolidant
son rôle de plateforme de transbordement vers les ports secondaires.
Cependant, la Côte d’Ivoire ne cache plus ses ambitions de reconquête. Grâce à la
mise en service de son deuxième terminal à conteneurs (TC2), le Port d’Abidjan a
réalisé une année 2024 historique. Le trafic conteneurisé y a bondi de 33 %, atteignant
1,65 million d’EVP. Cette performance est portée par une explosion du
transbordement, qui a progressé de 106 % en un an. Avec un trafic global dépassant
les 40 millions de tonnes, Abidjan redevient un concurrent direct pour le leadership
régional.

Note : Estimation basée sur la montée en puissance du port de Lekki.
L’Ascension des Challengers : Tema et Lekki bousculent l’ordre établi
Le Ghana n’est pas en reste dans cette compétition. Le Port de Tema a enregistré la
croissance la plus spectaculaire de la région en 2024, avec une hausse de 40 % de son
trafic conteneurisé, atteignant 1,67 million d’EVP. L’investissement de plus d’un
milliard de dollars dans le Terminal 3 de Meridian Port Services (MPS) porte ses fruits,
offrant désormais une capacité théorique de 3 millions d’EVP et des standards
d’automatisation parmi les plus élevés du continent.
Au Nigeria, le géant endormi s’est enfin réveillé avec l’entrée en service du Port en eaux
profondes de Lekki. Premier port entièrement automatisé du pays, Lekki a déjà
commencé à détourner une partie du trafic qui transitait autrefois par les ports
congestionnés de Lagos (Apapa et Tin Can). Capable d’accueillir des navires de 18 000
EVP, Lekki redéfinit les flux logistiques du pays le plus peuplé d’Afrique, bien que sa
montée en puissance opérationnelle soit encore en phase de consolidation.
Défis Géopolitiques et Logistiques pour Dakar et Cotonou
Si les grands hubs prospèrent, les ports de transit comme Dakar et Cotonou font face à
des vents contraires. Le Port Autonome de Dakar (PAD) maintient une croissance
résiliente, avec un trafic de 7,65 millions de tonnes au troisième trimestre 2025, mais
souffre de problèmes de congestion chroniques. Le salut du Sénégal repose désormais
sur le futur port en eaux profondes de Ndayane, dont les travaux visent à offrir une
alternative moderne au port historique enserré dans la ville.
À Cotonou, l’année 2024 a été marquée par les tensions géopolitiques au sein de la
CEDEAO. La fermeture prolongée des frontières avec le Niger, dont Cotonou est le
débouché naturel, a lourdement pesé sur les volumes de transit. Malgré une gestion
modernisée par le Port d’Anvers-Bruges International, le port béninois doit diversifier
ses partenaires pour réduire sa dépendance aux aléas politiques de l’hinterland.
“L’efficacité d’un port ne se mesure plus seulement à sa taille, mais à sa capacité à
intégrer le numérique et à réduire le temps de passage des marchandises,” souligne
un expert maritime de la Banque Mondiale. L’Indice de Performance des Ports à
Conteneurs (CPPI) montre d’ailleurs que les ports ouest-africains, bien qu’en
progrès, doivent encore améliorer leur productivité pour rivaliser avec les standards
asiatiques ou européens.
En conclusion, l’Afrique de l’Ouest ne se contente plus de subir le commerce mondial ;
elle s’équipe pour en devenir un acteur central. La bataille des ports est loin d’être
terminée, et les prochaines années diront si la multiplication des infrastructures en
eaux profondes débouchera sur une intégration régionale harmonieuse ou sur une
guerre des prix au profit des grands armateurs mondiaux